Alien, le huitième passager a été réalisé par Ridley Scott en 1979. Chef d’œuvre de science-fiction, ce long-métrage est connu pour être le premier film de la saga Alien. A son époque, Alien faisait partie de la nouvelle vague de films de montres, inauguré quelque part par Les Dents de la Mer de Steven Spielberg. Mais contrairement à de nombreux films équivalents, dont ses suites, réalisées tour à tour par James Cameron, David Fincher, et Jean-Pierre Jeunet, le huitième passager a été associé à une forme de génie visuel qui en a fait sa particularité, son charme et sa richesse symbolique. A nos yeux, Alien, le huitième passager constitue une œuvre splendide de science-fiction, et sans l’ombre d’un doute, le film le plus réussi de cette saga.
Qui ne connaît pas encore cette histoire totalement mythique du Nostromo, vaisseau spatial accueillant sept voyageurs, sept routiers de l’espace, qui stoppe sa trajectoire pour débarquer sur une planète mystérieuse inexplorée. L’ordinateur de bord, Mother (« Maman » si vous préférez), réveille l’équipage, jusqu’alors en état d’hibernation. Le capitaine emmène quelques-uns de ses hommes partir à la découverte de la planète. Ils tombent alors sur une épave abritant un ensemble d’œufs bien étranges. Un des hommes s’approche d’un peu trop près et est attaqué par une créature, qui vraisemblablement a pondu quelque chose dans son ventre. De retour au vaisseau, l'improbable survient : une créature immonde s’extrait du ventre de sa victime et menace de causer de terribles dégâts au vaisseau.
Un voyage cosmique, crédible et symbolique
Alien, ou « l’étranger », représente dans un premier temps un voyage à la fois crédible et symbolique à travers l’inconnu. L'espace était de fait un terrain vaste offrant un potentiel infini à la création artistique. Mais cet espace infini (tel un "8" renversé) évoque aussi une dimension plus profonde reflétant l'univers intérieur d'un personnage qu'il faudrait explorer. L’espace symbolise tout un ensemble de potentialités humaines, à la fois conscientes et inconscientes, que le héros, ou plutôt ici l’héroïne, se devra d’explorer, d’appréhender pour progressivement évoluer. Le voyage à travers l’espace, forme de navigation cosmique, que réalise Ripley, héroïne du film, est donc quelque part un voyage symbolique qu’elle effectue au cœur d’elle-même. Le vaisseau mère évoque son propre « espace corporel ». Enfin, le film, qui traite du rapport complexe liant l'homme à la machine, emprunte pour ce faire une métaphore : celle de la maternité.
Alien représente tout de même, de façon plus concrète, une aventure de science-fiction crédible. La première force du film de Ridley Scott est d’avoir dépeint une navigation à travers l’espace qui a le mérite d'être convaincante. Le Nostromo est un vaisseau mère dont le design se situe à mi-chemin entre deux grandes œuvres de science-fiction : 2001 : l’Odyssée de l’espace, et par son côté usagé et remanié, la Guerre des Etoiles de George Lucas. Sans être une épave totalement rafistolée tel un Faucon Millénium, le Nostromo reste un engin crédible, du quotidien, doté d’un intérieur fonctionnel. C'est un vaisseau habité, un cargo minéralier piloté par une poignée d’individus issus d’une classe moyenne, ouvrière même... En somme : c'est un vaisseau qui nous évoque quelque chose, qui est proche de nous, qui nous est familier. On sent dans ce film de Ridley Scott une volonté de réaliser de la science-fiction crédible, une science-fiction qui nous parle.
Un rapport entre l’homme et la machine à la fois rassurant et effrayant
Le design du Nostromo est associé, dans un premier temps, à un paysage très évocateur. La technologie du vaisseau à certains égards se révèle futuriste, sophistiquée et évoque l’idée de force et de sécurité. Elle reflète l’idée d’une technologie rassurante, protectrice. L’ordinateur de bord s’appelle d’ailleurs Maman, et renvoie directement à l’image de la Mère Protectrice des grandes mythologies, matrice féminine porteuse de vie grâce à laquelle les sept passagers peuvent « a priori » se délester de leurs responsabilités.
C’est en ce sens que le film débute sur cette séquence d’hibernation collective, évoquant visuellement une forme de dépendance inconsciente, d’inertie psychique de l'équipage à l’égard du vaisseau mère-machine. Dans Alien, le rapport entretenu entre l’homme et la machine évoque quelque part un rapport mère-enfant. Et c’est cette relation maternelle qui est en jeu dans ce film de Ridley Scott. L’homme peut-il totalement faire confiance à cette mère protectrice ? Ou ce rapport, induisant chez l’héroïne et ses compères une forme de passivité et d’étouffement, doit-il être rompu ? La machine renferme-t-elle pour ainsi dire un aspect négatif et peut-elle être appréhendée sous l’angle de la Mère Terrible ?
C’est bien sûr à ce niveau qu’intervient l’Alien, figure monstrueuse de « l’étranger » qui effraye bien entendu. Mais par un jeu de miroir plus subtil, l’Alien permet à l'héroïne, encore au stade de naïveté précoce, de découvrir l'obscurité latente du vaisseau. L’Alien, le Monstre, par son caractère dévorant, lève le voile quelque part sur l’aspect négatif de la Mère-Machine originelle, qui en tant que menace endogène, se présentait comme une Mère bienfaitrice. En réalité, Maman est aussi une Mère Terrible, capable d'étouffer et de castrer ses victimes. Programmée comme telle, elle ne se soucie guère de la santé de ses quelques passagers.
La créature de Ridley Scott, figuration d'une menace exogène, se veut naturellement effrayante. Mais une fois découverte et vaincue, tel un obstacle placé sur un parcours labyrinthique (voir l’enchevêtrement des couloirs du Nostromo), elle devient un formidable vecteur par lequel l’héroïne se révèlera en tant que telle, et répondra de façon positive à l’appel de l’aventure. L’Alien, que l'on pourrait assimiler à un dragon mythologique, représenterait ainsi le gardien d’un trésor, d’une connaissance qui, une fois acquise et intégrée, offrirait à l’héroïne une forme d’éternité sur laquelle elle pourrait reposer. Notez que ce sens d’éternité sera évoqué à la fin de ce film, Ripley entamant alors un très profond sommeil, presqu'éternel, à l'image d'une certaine Belle au Bois Dormant. Une jolie fin pour un film d'horreur !
L’Alien : une créature diabolique et érotique
Ridley Scott a fait appel à un artiste unique en son genre pour la conception de la créature Xenomorphe du film. Il s’agit de H.R Giger, un plasticien, graphiste, illustrateur suisse qui a dessiné à la fois l’intérieur du vaisseau extra-terrestre et l’Alien. Cet artiste est à l’origine de tout un univers à la fois étranger et proche, horrifiant et fascinant et surtout un univers très connoté sexuellement. L’œuvre de Giger a une force particulière : celle d’allier le mécanique à l’organique, le masculin au féminin et quelque part la naissance à la mort. Avoir confié à Giger la conception de la créature et de certains décors se révèlera terriblement judicieux.
Si le vaisseau échoué sur la planète LV-426 évoque les organes génitaux féminins, l’image de l’Alien, en tant qu’agresseur, pourrait faire l’objet d’une véritable étude psychanalytique. L’Alien se reproduit de façon unique : sous son stade précoce de « Face Hugger », il séduit sa proie sur le mode de la succion et déverse ses œufs dans la bouche même de sa victime. L’Alien évoque également, une fois le stade précoce de « Face Hugger » accompli, l’image d’un pénis denté, illustrant à la fois l’agression d’un phallus pénétrant, mais aussi un l’image d’un vagin étouffant, véritable monstre castrateur. L’Alien a dans tous les cas les capacités d’effrayer ses victimes, qu’elles soient masculines ou féminines, évoquant tour à tour la crainte d’une castration, le viol du corps féminin, l’accouchement et ses souffrances. L’Alien, au travers son processus d’évolution, nous renvoie donc à la femme, à ses propres évolutions biologiques. Les métamorphoses organiques de la créature imposent des ruptures qui, présentées sous un mode horrifique, sont de fait effrayantes mais évoquent aussi plus subtilement des ruptures d'une nature foncièrement humaine. Celles-ci sont liées au cycle éternel de la vie, au système reproductif et donc de fil en aiguille au cycle éternel et classique d’une vie héroïque féminine. L’héroïne, qui apportera la stabilité dont a besoin son vaisseau-corps en mutation, se nomme d’ailleurs Ripley (ou « Re-play » si vous préférez) et évoque naturellement l’idée d’un cycle cosmique, d’un éternel recommencement dont le chiffre « huit » pourrait parfaitement représenter l’équilibre (L'Alien est d'ailleurs associé au "8ème" passager là où seul le "huitième" clone de Ripley est une réussite dans Alien Resurrection).
Alien où le passage du héros à l'héroïne
L’éveil de Ripley - face à l’illusion du confort maternel matriciel - est une étape importante du cycle héroïque qu'elle va réaliser tout au long des quatre films. D’un positionnement effacé, qu'elle occupe durant la première moitié du métrage en restant à son poste de lieutenant et en délaissant toute son autorité au capitaine, Ripley se dotera davantage de consistance et répondra à l’appel de l’aventure à la suite de la découverte de l’Alien. Son destin semble donc être intimement lié à celui de la créature, qui induit chez elle, tel un corps étranger pleinement intégré, une métamorphose, une forme d'émancipation.
Alien, le huitième passager de Ridley Scott est à ce propos un film dont l'enjeu s'apparente à une forme de recyclage. C'est en affrontant un Alien incrusté, véritable corps étranger, que Ripley entame le nettoyage du vaisseau, illustration symbolique de son propre corps, un corps féminin que nos sociétés patriarcales ont cherché jusque-là à domestiquer. Ici c'est une femme qui recycle et purifie un système dans lequel semblait flotter un parfum de mysoginie. Son personnage s'affranchie de la hiérarchie. L'aventure de Ripley s'inscrit dans un nouvel âge : celui de l'émancipation des femmes.
Plus concrètement, Ridley Scott est véritablement parvenu à soigner l’atmosphère de son film. Contrairement aux apparences, ce n’est pas forcément l’aspect déroutant de l’Alien qui nous effraye mais bien les différentes étapes de cache-cache qui nous sont proposées. L’obscurité joue un rôle très important dans ce film et semble posséder sa propre individualité. La menace est souvent décrite comme étant latente. La présence de la créature n’est bien souvent que suggérée. Elle n’apparaît finalement qu'à de rares moments. Le réalisateur sait, par ce biais, pleinement jouer avec nos nerfs alors que la violence déployée à l'écran est souvent associée à une forte intensité dramatique.
Conclusion
Ambiance de science-fiction, à la fois fantastique et réaliste, atmosphère morbide teintée d’un fort pouvoir symbolique (et parfois érotique), Alien s’est imposé comme une incontestable réussite. Ce film fait clairement partie d’une nouvelle vague de films de monstres et Ridley Scott a su faire preuve, en s’entourant des bonnes personnes, d’une forme de génie visuel. Le voyage à travers l’espace effectué par la classe ouvrière n’a jamais été décrit de façon aussi crédible que dans ce film. La haute valeur symbolique des séquences, évoquant le parcours intérieur d’une héroïne affrontant ses angoisses de femme les plus enfouies, tout autant que le rapport souvent complexe et étouffant liant l’homme à la machine, fait en supplément toute l’originalité de ce premier volet. Un premier volet qui n’a d’ailleurs été égalé par aucun des trois suivants. Certainement pas en tout cas par celui de James Cameron qui se révèle à de nombreux égards bien moins subtil. La suite prochainement avec le test du Blu-Ray d’Aliens – le Retour.
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